Isidore de Séville


Isidore de Séville
Isidore de Séville
    L’établissement des Goths en Espagne vit la fin de l’enseignement de l’État ; au Ve siècle, Sidoine Apollinaire célèbre encore l’éclat de l’école de Cordoue sous Théodoric II ; en revanche, en 506, les lois d’Alaric admettent tous les articles du Code théodosien relatifs aux écoles. C’est alors que se fondèrent en Espagne les écoles abbatiales et épiscopales et, presque simultanément, les écoles juives, où se maintenait la culture orientale. A Séville, par exemple, existait un collège pour la formation des clercs, où les études régulières duraient quatre ans. C’est par rapport aux besoins de ces écoles que doivent se juger les œuvres d’Isidore, né vers 570, qui fut évêque de Séville en 601 et mourut en 636. Leur enseignement est défavorable à la culture d’autrefois : Isidore, dans sa Regula monachorum , défend expressément aux moines de lire les livres des païens. « L’éloquence des fables, dit-il, correspond à leur absence de sagesse... L’amour de la science mondaine ne fait rien qu’exalter l’homme par ses mérites. Plus on étudie les lettres, plus l’âme se gonfle d’orgueil. Le psaume dit bien : « Parce que je ne connais pas les lettres, j’entrerai dans la puissance du Seigneur. » Ce n’est pas que beaucoup de la culture antique n’ait passé dans les nombreux ouvrages qu’Isidore a écrits pour l’enseignement du clergé ; mais c’est seulement ce qui est utilisable pour les chrétiens.
    L’œuvre d’Isidore de Séville, écrite pour les clercs d’Espagne, a été un modèle pour le Moyen Age ; elle nous fait comprendre, par son ampleur, quelles seront les directions principales de la pensée médiévale. On peut y distinguer trois images de l’univers, d’origine assez différente, et qui ne se recouvrent nullement : la première, toute positive, est empruntée à l’astronomie grecque et à la météorologie : elle explique la marche des planètes sur laquelle est fondé le calendrier, et ensuite les météores et les principaux phénomènes terrestres, mer, rivières, tremblements de terre : c’est l’objet du De Natura rerum . La seconde dépeint le même univers, mais en en considérant les parties comme le séjour d’êtres spirituels, classés selon l’ordre hiérarchique de perfection : au-dessous de Dieu, viennent les anges, les eaux qui sont au-dessus du firmament, les cieux, le paradis, la région inférieure, la terre, le lieu des châtiments : tels sont les principaux titres du De Ordine creaturarum : le monde se peuple d’êtres spirituels. La troisième image de l’Univers, enfin, est celle qui nous est révélée par le christianisme ; elle se développe non dans l’espace, mais dans le temps : Dieu tout-puissant crée le monde, avec les hommes et les anges ; puis vient la chute ; le Christ, dont l’Église continue l’œuvre au moyen des sacrements, rachète l’homme, jusqu’à ce que le monde finisse, à la suite de la venue de l’Antéchrist : tels sont les événements divins dont le livre I des Sententiae raconte l’histoire, tandis que le livre II traite de la grâce qui doit assurer à l’homme la béatitude, et le livre III des conditions de la vie terrestre et du droit naturel.
    Ces trois conceptions, fort différentes, puisqu’elles viennent l’une de la science antique (surtout des Questions naturelles de Sénèque), l’autre, avec sa hiérarchie d’êtres, du néoplatonisme, la troisième enfin, de la révélation chrétienne, sont ici simplement juxtaposées sans se contredire ni davantage se pénétrer.
    Si nous considérons la grande œuvre qui a fait surtout la célébrité d’Isidore, Originum sive Etymologiarum libri XX, nous y trouvons la même juxtaposition. Cet ouvrage, qui se donne lui-même comme une simple collection de résumés de lectures, est une sorte d’encyclopédie où sont condensés tous les arts : au début les sept arts libéraux, auxquels s’ajoute la médecine, puis les arts qui regardent la religion et la société, ensuite ceux qui se rapportent aux choses de la nature, enfin les arts manuels. Il y a là tout un mélange confus de notions théoriques et pratiques, avec, toutefois, un semblant de groupement en arts libéraux (livres I à III), sciences morales (livres V à X), sciences naturelles (livres XI à XVI), agriculture et arts manuels (livres XVII à XX). De ces quatre groupes, il est clair que le premier et les deux derniers renferment une tradition positive, tout à fait étrangère à la vie chrétienne et qui se juxtapose à elle. Mais, à l’intérieur du second groupe, dans les livres qui concernent la vie morale de l’homme, on peut faire aussi un départ entre deux traditions : à côté des prescriptions relatives à l’Église et au culte divin, l’on trouve au livre V une théorie du droit, toute empruntée aux Institutes de Gaius. Selon cette théorie, qui a été fort remarquée à l’époque scolastique, et notamment par saint Thomas, le droit (jus) s’exprime par la loi, qui est écrite, et par la coutume (mores), qui est comme une loi non écrite. Le droit se distingue en droit naturel, droit civil et droit des gens. Le droit naturel existe en dehors de tout décret humain, par instinct de nature ; de droit naturel sont par exemple l’éducation des enfants, la propriété commune de toutes choses, la liberté de tous, la restitution des dépôts. Le droit civil est l’ensemble des lois établies par une cité ; cette loi sera l’expression de la raison, à condition « qu’elle soit honnête, juste, possible, conforme à la nature et à la coutume, convenable aux circonstances, ...portée non dans un intérêt particulier, mais pour l’utilité commune des citoyens » ; elle n’existe d’ailleurs que par une décision populaire (constitutio populi), prise à la fois par les sénateurs (majores natu) et la plèbe.
    Ainsi les connaissances positives et rationnelles, en morale, tout aussi bien que dans les sept arts libéraux et en physique, forment, chez Isidore, un bloc tout à fait distinct, qui a son intérêt par lui-même ; si faibles que soient ses connaissances en astronomie, par exemple, où la Science grecque ne lui arrive guère qu’à travers saint Augustin et saint Ambroise, cette science, comme l’a remarqué Duhem, « n’apparaît plus simplement, ainsi que chez les Pères, comme un instrument d’apologétique et d’exégèse ; elle est reconnue comme une fin, bonne en soi, que l’intelligence chrétienne a le droit et le devoir de poursuivre ». C’est pourquoi, chez Isidore, la place des arts libéraux reste indécise : plutôt qu’un organe ou qu’un prélude à la philosophie, comme ils l’étaient dans la tradition néoplatonicienne et orientale, ils en sont une partie constitutive. Isidore cite la division tripartite de la philosophie en physique, éthique et logique, dont la dernière subdivision contient la dialectique et la rhétorique. Dans la division bipartite, qu’il connaît aussi, en théorique (inspectiva) et pratique (actualis), il subdivise la théorique en physique (naturalis), doctrinale et théologique (divinalis). Or la partie doctrinale contient les quatre sciences du quadrivium : arithmétique, musique, géométrie, astronomie. Isidore emprunte, il est vrai, de toutes mains, sans avoir le moindre désir de systématiser ses connaissances. Pourtant, il faut remarquer que la distinction du début des Étymologies, empruntée à Marius Victorinus, entre Vars, qui se rapporte à ce qui change, et la disciplina, qui porte sur l’immuable, est incompatible avec la dénomination d’arts libéraux, appliquée aux études du trivium et du quadrivium, s’ils sont vraiment des disciplines philosophiques.
    Parmi les traditions qu’entretient Isidore, est celle de la dialectique, où il répète surtout Cassiodore et Marius Victorinus et quelque peu Boèce. Il suit l’ordre ordinaire : Isagoge, Catégories, Interprétation, Syllogismes catégoriques et hypothétiques, Topiques. Il est à remarquer que le chapitre sur les oppositions, au lieu de faire corps avec les Catégories, vient tout à la fin après les Topiques : c’est qu’il est emprunté au Commentaire de Boèce sur les Topiques de Cicéron. Le rôle du hasard est grand dans la disposition des matières. C’est ainsi que, dans l’exposé des syllogismes hypothétiques, il préfère à Boèce Marius Victorinus, dont il reproduit la division en sept modes, qui se trouve aussi chez Marcianus Capella.
    Ainsi vont côte à côte, chez Isidore, la curiosité scientifique, qui se manifeste par des compilations érudites, et la vie religieuse, qui s’exprime non seulement dans son livre des Sentences, mais dans sa Chronique, où il relate les principaux événements arrivés dans le monde depuis la création, jusqu’en 616, dans des livres d’exégèse sur l’Ancien ou le Nouveau Testament, des ouvrages sur la liturgie, la hiérarchie ecclésiastique et la règle monastique, enfin les Synonyma, de lamentatione animae peccatricis, où, dans le style des Soliloques de saint Augustin, il se lamente sur ses propres péchés, prenant à témoin la nature entière : « Flete me, caelum et terra ; lugete me, omnes creaturae ; plorate me, omnia elementa ». Dans sa pensée religieuse, Isidore est un témoin du triomphe de l’augustinisme ; comme Grégoire le Grand, il affirme l’absolue spiritualité des âmes et aussi celle des anges ; il admet la grâce entièrement gratuite et prévenant tout mérite ; il déclare enfin, comme saint Augustin, que l’origine des âmes est inconnue.
    Le type d’esprit d’Isidore de Séville a dû être fréquent dans le haut clergé espagnol ; Isidore, fils de Severianus, un gouverneur de Carthagène, qui avait épousé la sœur du roi des Wisigoths Léovigilde, et frère de Léandre, qui le précéda à l’évêché de Séville et qui était allé jusqu’à Byzance demander des secours contre la persécution des Wisigoths ariens, qu’il finit par convertir, représente vraiment la culture de son époque ; jusqu’au désastre de l’invasion arabe, et même après, à Cordoue, l’inspiration d’Isidore continua : Taius, évêque de Saragosse, au milieu du VIIe siècle, écrivit cinq livres de Sentences racontant, comme celles d’Isidore, le drame chrétien depuis la création jusqu’au jugement final et à la gloire des élus : un premier livre porte sur Dieu, la Trinité, les Anges et les démons, la création des six jours, la chute et l’histoire juive (on y trouve un chapitre sur l’interprétation allégorique) ; au livre II, c’est l’histoire du Christ, de l’établissement de l’Église, avec des chapitres sur les sacrements, les vertus théologales et la grâce ; le livre III décrit les vertus de la vie religieuse ; le livre IV traite des tentations et des vices, et le livre V de la consommation des choses.

Philosophie du Moyen Age. . 1949.

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